Information radiophonique et Internet : pour une meilleure prise en compte des usages des auditeurs.

femme radio années 40Depuis le succès du format de RMC info et l’arrivé des chaînes de tv d’information en continus, les grandes stations généralistes françaises ont augmenté de manière significative le temps d’antenne consacré à l’information. Versant dans une « infobésité » débordante, elles ont opté pour la concurrence frontale avec l’offre d’information disponible sur internet au détriment des programmes de divertissement et de la musique. Il n’est pas question ici de remettre en cause ces choix éditoriaux, mais de s’interroger sur la pertinence des solutions mises en place qui permettent la transposition de ces programmes sur internet.

 

Les sites internet des stations généralistes : une offre calquée sur le principe d’un média descendant.

Dans leur majorité, les sites de ces stations reprennent essentiellement l’information donnée sur leur antenne. Les principales fonctions de ses plateformes permettent une dé-linéarisation des grilles de programmes (les podcasts), une expérience enrichie à travers la radio filmée (RTL a développé l’ensemble de son dispositif internet autour de ce concept), la possibilité d’interagir avec la station, la valorisation de ses contenus et à une moindre échelle la création de communauté actives autour de leur marque.

Ces stations ont appliqué au web leur posture de média descendant où l’information est traitée rapidement et donnée à l’internaute. La radio reste maître de son information. Ce mode de fonctionnement soulève deux écueils :

  • Le contenu est le même que celui entendu à l’antenne. Il ne permet pas à l’auditeur internaute d’approfondir un sujet ou d’accéder à des sujets connexes. Son temps de consultation est donc par essence limitée.
  • Les usages réels et non prescrits de l’auditeur-internaute sont mal pris en compte.

Un manque de prise en compte des capacités d’évaluation de l’information de l’auditeur-internaute.

Il n’est pas rare d’entendre parler des auditeurs dans les couloirs des stations de radio comme des personnes ne disposant pas de capacité d’évaluation de l’information et à qui il faut fournir une information simplement compréhensible. C’est d’autant plus flagrant dans des stations s’adressant à des cibles dites populaire. La ménagère de moins de 50 ans, femme au foyer et peu instruite existe encore chez certains cadres du milieu. Cette conception de l’auditeur (heureusement non partagé par l’ensemble des professionnels) alliée au dictat des résultats d’audience rapide et aux visions mercantiles des professionnels sortis des écoles de commerce ont freiné la prise en compte de la dimension sociologique de l’auditeur. Cette vision a mis de côté les résultats de recherches en sociologie des usages et en science de l’information et de la communication de ces 30 dernières années.

L’essentiel des théories produites entre 1980 et 2010 démontrent que les récepteurs sont actifs et critiques vis-à-vis de l’information. Le récepteur est un être actif avec des compétences. Il est capable d’analyser une information et de chercher les connaissances qui lui manquent afin de mieux comprendre.

Malgré cet état de fait, certaines expériences ont étés menés par le groupe Radio France dans le cadre de sa stratégie transmedia. En 2012, France info, France Inter, France Culture et Le Mouv’ proposaient sur le net une plateforme dédiée aux élections Égyptienne (retour à Tahrir). Basé sur les principes de Sérendipité et d’Happenstance . Cette plateforme permettait à l’auditeur de découvrir des informations complémentaires et de naviguer autour du sujet grâce à de nombreux liens vers Twitter, Facebook, des vidéos, Soundcloud etc. La plateforme ne rencontra pas le succès escompté probablement dû à un manque de prise en compte des habitudes d’utilisations des navigateurs des internautes (scroll barre trop présente, interface graphique trop complexe, etc.).

L’expérience la plus aboutit, à mon sens, est certainement l’émission « Welcome, nouveau monde » de France Inter. Diffusée à l’antenne, elle proposait un contenu enrichi sur le web favorisant la découverte fortuite. Le dossier multimédia permettait d’approfondir le sujet et de découvrir des sujets connexes à travers différents liens. Partant ainsi d’un sujet d’actualité (la situation politique au moyen orient), l’auditeur-internaute disposait d’un filtre permettant d’orienter sa navigation sans le contraindre à une seule plateforme. Il s’agit ici d’une prise en compte réelle des habitudes des internautes à savoir : le fonctionnement aléatoire du système d’apprentissage que l’on retrouve au cœur de la navigation web. L’internaute est maître de sa navigation, il choisit les sujets connexes en utilisant ses capacités d’évaluation de l’information.

Les sites de stations de radio fournisseurs de filtre de navigation.

Si Radio France a pu développer ce type d’expérience, les stations privées restent sur le schéma de média descendant vu précédemment. Pourtant, elles pourraient se placer en tant que « fournisseur » de filtres de navigation. Les filtres de navigations découlent de la théorie de la longue traine. Cette théorie développée par Chris Anderson (rédacteur en chef du magazine wired jusqu’en 2012), démontre qu’il existe une forte demande pour des productions culturelles dites de niche. Il arrive à cette constatation en analysant les chiffres de ventes d’Amazon et de location de Netflix : 50% des ventes d’Amazon ne font pas partie des nouveautés en catalogue et près de 80% des locations de Netflix ne font pas partie des 3000 titres les plus loués. Ces titres sont en majorité des productions culturelles, artistiques ou journalistiques censés améliorer la cognition. La modélisation mathématique de cette théorie est la suivante : un très grand nombre de productions multiplié par un petit nombre de ventes de chacun d’eux donne un nombre infiniment plus grand.

La question que vous vous posez est la relation entre la longue traine et l’information radiophonique ? Et bien, c’est l’incidence de cette théorie sur l’offre d’information disponible sur internet. Cette offre est pléthorique du fait du nombre incalculable de sites et de blogs traitant de sujet divers. L’internaute a besoin d’être guidé. La théorie de la longue traine place au premier plan la dynamique relationnelle. C’est sur cette dynamique relationnelle que les sites de nos grandes stations généralistes peuvent se positionner comme prescripteurs auprès de leur public en offrant des filtres de navigation cohérents.

Prenons l’exemple d’un auditeur se rendant sur le site internet de sa station d’information habituelle après avoir entendu une information ou une émission qui l’a interpellé. Il retrouve sur ce site l’information de départ. En plus de cette information, la station va lui proposer d’approfondir le sujet traité à l’aide d’un dossier édité par sa rédaction. Ce dernier ouvre vers des sujets connexes à l’aide de lien hypertextes, de suggestion de comptes Twitter, de blog, d’accès à des médias spécialisés, etc. L’internaute auditeur n’est donc plus frustré par les limites inhérentes au rédactionnel de la station. Il est guidé par la station vers un contenu complémentaire ou différent lui permettant ainsi de découvrir des sujets connexes auxquels il n’avait pas pensés. Son expérience de navigation se trouvant enrichie, l’internaute auditeur identifiera rapidement le site de la station comme source d’information complémentaire et fiable. De là en découlera une fidélisation accrue de l’auditeur par une stratégie de convergence adaptée à ses usages réels.

Pour conclure, les stratégies multimédias mises en place par nos grandes stations généralistes restent très en deçà des possibilités offertes par Internet. La compréhension fine des usages réels des internautes et le développement de stratégie en adéquation avec ces usages sont indispensables à l’évolution de nos mass médias. Deux citations illustrent parfaitement mes propos :

« Ne donnez pas à l’auditeur ce qu’il aime mais ce qu’il pourrait aimer » Jacques Chancel.

« C’est parce que {…} nous aidons nos abonnés à trouver de bon film grâce à des conseils pertinents que nous réussissons » Reed Hastings PDG de Netflix.

Laure Vignaux

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